Bodhidharma

Récit

Le fondateur du bouddhisme Chan en Chine

Mais, qui est donc ce personnage à la barbe hirsute, à l’air sévère que l’on représente souvent avec une seule sandale pendue au bout de son bâton de pèlerin? Pourquoi cette représentation est-elle si célèbre? Quel rôle a joué ce curieux personnage pour acquérir une si grande notoriété dans l’histoire du bouddhisme et des arts martiaux? Telles sont les quelques questions aux-quelles nous tenterons de répondre succinctement dans cet article.

Il s’agit bien sûr de Bodhidharma, connu aussi sous le nom de Da Mo, fondateur du bouddhisme Chan en Chine. Avant d’aller plus loin, voici un bref rappel historique afin de bien cerner le contexte dans lequel il est né.

 

Considérant l’immensité de son territoire (4 500 000 km2), sa diversité géographique, la présence d’innombrables groupes ethniques avec autant de systèmes socio politiques différents, l’Inde ancienne n’a guère connu d’unité politique durable. Ce n’est qu’avec l’avènement de l’empire Gupta, entre le IV et le VI siècle après JC, que l’Inde ancienne connut une certaine unification accompagnée d’une période de paix et de prospérité. En effet, c’est sous les Gupta que l’on adopta une monnaie commune et que le sanskrit devint la langue et l’écriture de l’élite. S’agissant d’une dynastie favorable au bouddhisme, la grande université bouddhique de Nalanda fondée au IIème siècle connut un développement important au Vème siècle.

Toutefois, cet empire connut un déclin rapide suite à des querelles de succession et à l’invasion des Hephthalites (Huns blancs), peuple belliqueux de l’Asie centrale. Ainsi vers 510, l’empire Gupta fut rayé de la carte. Les temples bouddhistes en souffrirent car plusieurs furent détruits par les envahisseurs. Le territoire Indien est alors de nouveau morcelé en une kyrielle de petits royaumes autonomes.

C’est dans cette période de déclin de l’empire Gupta et du bouddhisme que naquit Bodhidharma. Il existe peu ou pas d’information biographique contemporaine et les textes disponibles écrits après sa mort divergent tant sur son lieu et sa date de naissance que sur l’histoire de sa vie. Il aurait vécu approximativement entre 470-543 de notre ère. Son nom de famille à la naissance était Sardili. Fils d’un Roi d’un petit royaume de l’Inde du sud il renonça à la vie princière pour se consacrer au bouddhisme. Il est issu de l’école Mahayana, et devient l’héritier spirituel de Prajnatara, 27ème descendant qui lui transmit l’essence du dharma (le dharma fait référence à la réalité absolue, à la véritable nature d’un phénomène) de Bouddha, devenant ainsi le 28ème patriarche de la lignée. Considéré par beaucoup comme un bodhisattva, ce qui signifie qu’il avait atteint l’illumination, il renonça au nirvana pour prodiguer son enseignement à l’humanité. Lors de cette période de trouble, l’Inde n’était plus le paradis promis pour les bouddhistes. Par ailleurs, la popularité de l’hindouisme retarda le développement du bouddhisme car, pour l’hindouisme le Bouddha n’était qu’un dieu parmi les autres (Shiva, Vishnu, etc). C’est ainsi que Bodhidharma, conformément aux voeux de son maître, décida d’aller prêcher le bouddhisme en terre étrangère.

Il entreprit alors un long périple à pied qui dura 3 ans avant d’atteindre la Chine!

Du côté de la Chine c’est en raison de l’engouement de la dynastie des Han (Ier et IIème siècle) pour le bouddhisme que ce système de pensée a pu pénétrer en Chine. Il s’immisça entre le confucianisme et le taoïsme qui étaient alors les deux systèmes philosophiques dominants.

Pour les confucianistes l’Empereur est le Fils du ciel, il détient le mandat céleste de gouverner pour le bien des hommes. Toutes une série de règles sont alors prescrites afin qu'il puisse apporter à son peuple la paix, la prospérité, l’ordre et la justice. Ce faisant, il gouverne alors avec loyauté. Dans le cas contraire, dès qu’il s’écarte des normes définissant la vertu, on disait qu’il avait perdu le mandat céleste et les citoyens étaient en droit de se rebeller.

Pour ce qui est du taoïsme, il est beaucoup plus complexe à cerner! Disons simplement qu’il apparaît comme une mystique de la nature en raison de la joie et l’émerveillement qu’éveille le contact avec l’univers. C’est une métaphysique de l’univers basée sur la connaissance des lois naturelles en vue d’acquérir l’immortalité.

Quant au bouddhisme, il enseigne le chemin pour atteindre l’éveil, l’illumination et se libérer du cycle de la réincarnation.

Tant chez les taoïstes que chez les bouddhistes, diverses méthodes d’entraînement furent inventées en vue d’atteindre les objectifs ultimes visés par ces philosophies. Il existait 2 sortes de chi kung: celui pratiqué par les taoïstes et les érudits qui servaient principalement à maintenir et améliorer la santé et celui développé par les médecins à des fins de guérison.

Toutefois, en raison des difficultés de transport et des moyens de communications, une partie seulement du système de la pratique bouddhiste a atteint la Chine. Les moines bouddhistes en Chine ont pu apprendre des bribes à partir d’écrits alors que la pratique bouddhiste ne peut être un apprentissage livresque, elle doit être supervisée directement par un maître expérimenté. Il est dit que, lors de la dynastie des Liang, soit 500 ans après JC et 500 ans après l’apparition du bouddhisme en Chine, seulement 2 prêtres indiens étaient venus prêcher le bouddhisme. Les moines bouddhistes chinois avaient alors développé une pratique axée sur la culture de l’esprit qui représente le niveau le plus élevé de la pratique. Ils mettaient l’accent sur la méditation immobile, négligeant totalement le corps physique alors considéré comme une enveloppe temporaire!

Lors de l’arrivée de Bodhidharma en Chine aux environs de 527, le bouddhisme est à son plus bas. Il a perdu de sa popularité et son influence. Il fut à son apogée lors de la construction du temple de Shaolin en 495 afin d’accueillir le prêtre bouddhiste indien Ba Tuo, surnommé « Happy Bouddha » Cependant, suite à de sévères critiques du monde des érudits, le bouddhisme connut un déclin rapide.

Peu de temps après son arrivée à Nankin, capitale du royaume des Liang du Sud, Bodhidharma est convoqué par l’empereur Liang Wudi, désireux de recevoir des louanges de la part d’une autorité dans le monde du bouddhisme car l’Inde est toujours considérée comme une capitale culturelle importante. Les réponses ne sont pas celles souhaitées comme en témoigne le passage de cette mémorable entrevue:

  • J’ai construit et doté de nombreux temples, fait traduire de nombreux soutras, aidé de nombreux moines se vanta le souverain. Quels sont mes mérites ?
  • Absolument aucun répondit calmement le moine.
  • Pourquoi ?
  • Vos mérites deviendront source de vos illusions et de vos désirs. C’est comme poursuivre une ombre! La pure sagesse est merveilleuse et parfaite dans sa réalisation. Elle est sans substance, paisible.
  • Vexé Liang Wudi se fâcha: « Mais vous, qui donc croyez-vous être ?
  • Je n’en ai aucune idée répondit Bodhidharma.

Il fut bien sûr chassé suite à cette entrevue!

Une peinture connue représente Bodhidharma traversant le fleuve Yangzi sur un roseau. Ce tableau fait référence à sa fuite vers le royaume des Wei du Nord. Suite au départ précipité de Bodhidharma après l’entretien, l’empereur serait revenu sur sa décision sur le conseil d’un de ses ministres. Il aurait alors envoyé l’armée afin de ramener le moine au palais et c’est à ce moment que Bodhidharma aurait traversé la rivière large de 2 kilomètres sur un roseau.

Ce dernier se rendit à la montagne sacrée de Songshan où se trouvait le temple de Shaolin. Constatant le piètre état de santé des moines, il se retira dans une grotte et pratiqua la méditation Chan pendant 9 ans. Au terme de cette méditation, il produisit 2 ouvrages de grande renommée: le Yi Jin Jing, (Classique de la transformation des muscles et des tendons) et le Xi Sui Jing (Classique du nettoyage des moelles et du cerveau). Bodhidharma a introduit un cheminement plus pragmatique du bouddhisme quoique peu d’école profitent de cet héritage de nos jours! Cette voie du Chan est une compréhension de soi à travers des étapes où la découverte du moi s’effectue de l’extérieur vers l’intérieur comme dans les poupées russes. C’est bien là que réside l’importance des 3 niveaux d’enseignement du système de Kung Fu de Shaolin. Le premier étage amorce une connaissance de soi principalement par le biais du corps physique. Les chorégraphies à mains nues, le Yi Jin Jing, les armes de même que les techniques de combat qui sont aussi rattachées aux émotions et au mental, à l’intelligence. Le second étage touche la dimension énergétique, cela concerne le Chi et l’aspect ésotérique du monde invisible. Le troisième étage soit le domaine du mental, de l’intelligence est le domaine de la compréhension du comment et du pourquoi. Plusieurs récits et énigmes font alors appel à la réflexion afin de stimuler et débloquer l’intelligence, la libérer de la logique ordinaire pour accéder au monde de l’au-delà, de franchir la porte sans porte et sortir de l’aquarium.

La suite est connue: grâce à l’enseignement de Bodhidharma les moines de Shaolin développèrent des techniques martiales d’une grande qualité de telle sorte que le temple acquis une grande renommée à travers toute la Chine et devint un centre incontournable dans l’enseignement du Kung Fu.

Plusieurs dates entre 528 et 543 sont avancées pour situer le moment de la mort de Bodhidharma. Quoi qu’il en soit, la légende veut que « quelques temps après sa mort, un pèlerin du nom de Songyun, qui traversait les monts Pamir à la recherche de textes bouddhiques, le rencontra tenant à la main une de ses sandales. Bodhidharma lui annonça la mort prochaine de son souverain, un fait qui se vérifia lors du retour de Songyun à la cour des Wei. Puis… stupéfaction on ouvrit la tombe du célèbre moine. Il n’y restait qu’une seule sandale! » (1)

La pensée de Bodhidharma se résume ainsi:

« Pas d’écrit, un enseignement différent de tous les autres, qui touche directement
l’esprit pour réveiller la vraie nature de Bouddha » (2)

Les quatre lignes directrices du Chan découlent de cette citation:

  • Une transmission particulière par-delà des écritures,
  • Ne dépendre ni des concepts ni des mots,
  • Une pratique qui révèle directement l’esprit originel,
  • Contempler sa nature propre et réaliser l’état de Bouddha. (3)

Dans les écoles traditionnelles d’arts martiaux la représentation de Bodhidharma sur l’autel revêt une signification particulière, soulignant que cette école suit la Voie selon les principes enseignés en ligne directe avec Bouddha. Cette tradition signifie un enseignement individualisé transmis par un maître compétent et expérimenté afin de guider les pratiquants sur le long chemin de la voie. C’est un parcours de plusieurs étapes impliquant un travail physique, énergétique et mental (spirituel) à long terme au cours duquel l’égo doit faire place au coeur. La méditation revêt une place importante dans les niveaux avancés afin de connaître l’éveil et accéder à un autre état de conscience. La méditation individuelle, assise et silencieuse pratiquée pendant 9 ans par ce fondateur a fait en sorte que les qualités de détente, stabilité, persévérance et détermination sont associés au Chan. Aussi connue sous le terme de méditation zen au Japon et en Occident, cette doctrine connait aujourd’hui plusieurs adeptes à travers le monde.

Nous terminons avec une citation qui constitue la quintessence de la pensée de Bodhidharma:

« Supporter avec patience les souffrances du présent car elles sont le fruit d’actions intentionnellement mauvaises dans le passé; avoir conscience que les conditions à la jouissance d’un bien peuvent disparaître; se garder de tout désir excessif; être en accord avec la pureté intrinsèque du dharma »

 

Malcolm St-Pierre
Ceinture rouge

Nam Ngu (Pierre François Flores)
Ceinture rouge, 4ème Dan

 

(1) (Cochini, Christian, 50 grands maîtres du bouddhisme chinois, 2015, p. 104)

(2) (Cochini, Christian, 50 grands maîtres du bouddhisme chinois, 2015, p. 103)

(3)  (Grosrey Alain, Le grand livre du bouddhisme, 2007, p. 278)

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