La Voie du guerrier

Récit

La profonde tristesse devant la défaite de mon professeur face au champion de Boxe de France François Lyautey, publié samedi dernier à la une des journaux de Hanoi, s’est transformée en désarroi quand deux jours plus tard, tous les médias annoncent la mort de Maitre Ngoc Long due aux séquelles cérébrales résultant du combat.

C’est un deuil partagé par tous les jeunes élèves de l’École Primaire des Frères Puginier, car Maitre Ngoc Long est notre professeur en éducation physique. Son cortège funéraire défile à perte de vue dans le froid matinal de l’automne. Le brouillard a couvert toute la route qui mène au cimetière d’une couleur grisâtre. Ma première participation à un enterrement est très marquante, et de même pour la plupart des jeunes écoliers présents ce matin de l’année 1952. La pluie est tombée soudainement en averse pour bien orchestrer la tristesse de la nature et aussi, pour effacer les larmes qui ont mouillé les joues des enfants de leur première souffrance de la vie et de la mort.
(Selon Bouddha: La vie humaine est emplie de 8 souffrances fatales)

A l’âge de 16 ans, je suis devenu un combattant farouche dans la boxe libre, le style que je pensais dépasser de loin la boxe anglaise qui est limitée à des coups de poings, et suis assez fier d’avoir mis K.O. pas mal de pratiquants de boxe dans des échanges techniques ou dans des combats de rue, grâce à des coups de pieds en ciseaux fulgurants et puissants, et des attaques sauvages et oppressantes, résultant des poings lancés avec tout le poids du corps.

En 1967, je travaille pour l’Armée Américaine dans une unité de Communication et Radar campée sur le sommet de la colline VC Hill à Vung-Tau. Étant un interprète pour le commandant en chef de cette base, j’ai à mes services un chauffeur chinois qui est très chétif et doux. Mais chaque matin, de bonne heure, je le vois pratiquer le Tai Chi, une sorte de danse au ralenti pour la santé. Il me confirme que cette danse, un genre de Ballet Oriental, intègre des techniques hautement efficaces dans les combats ultimes. Connaissant le Tai Chi depuis 10 ans, je le fixe longuement dans les yeux, à la recherche d’une mauvaise farce qui va lui couter très cher. Mais la réalité m’a choqué, car après quelques minutes d’attaques prudentes et précises, mon chauffeur a toujours réussi à s’évader, à éviter la confrontation, et à neutraliser mes coups. Je suis fâché au début, puis surpris, à la fin, par mon impuissance.

Un mois plus tard, je suis devenu le disciple du Grand Maitre Dirigeant de ce style Wu Dang, toute une dimension nouvelle à découvrir. Depuis cette rencontre karmique, j’ai appris un autre aspect de la vie, une autre vision du combat, et j’ai pu saisir la grande et la petite différence entre invincible et invaincu.

Mon travail au sommet d’une colline dénudée sous le soleil brûlant se compare à des vacances au bord de la mer, loin du vacarme et des complications de la société; ainsi j’ai tout le temps de foncer dans la pratique du Kung Fu. Un beau matin, trois grands gaillards en civil s’introduisent eux-mêmes dans mon aire de pratique avec une attitude peu amicale, surtout celui qui paraît le plus arrogant, trapu avec des gros bras musclés et garnis de tatouages. Ses cheveux luisants de brillantine, bien peignés sur sa grosse tête carrée, et de nombreuses cicatrices sur son visage à la peau basanée, il donne une mauvaise impression. Parlant entre eux une langue étrange mais agitée et de temps à autre, emportés dans leur conversation, ils lancent des coups de poings dans le vide. Surtout, ils ricanent très fort en me voyant pratiquer le Hing Kung, une spécialité parmi les 72 exploits du temple Shaolin, qui permet aux pratiquants de courir sur les murs, ou de sauter très haut dans l’espace, ou de se déplacer à haute vitesse.

Je m’approche de ces intrus avec la ferme intention de calmer leur désagréable effronterie.
Avant que je sois devant eux, celui à la tête carrée et au bras musclés me lance un hoche-menton:
« C’est le Singe, le style de Kung Fu que tu fais la ? »

Après avoir eu ma réponse, il se retourne vers ses amis et argumente de façon plus fervente encore, ignorant ma présence. J’ai pu reconnaître que ce sont des Philippins qui travaillent au Département des Pompiers, pas loin de notre baraque, et ils sont des pratiquants de Boxe. Le grand gaillard avec des dents en or m’adresse la parole en pointant du doigt la poitrine bombée de son copain baveux : Suis Carlos Alvarez, et voici Frank Alcantara, Champion de Boxe des Philippines, puis sans hésitation, il me dit :
« …. Mon ami Frank veut faire un match avec toi, et il a parié que tu ne peux pas tenir un round. »

En l’an 1968, la loi Karmique est encore une notion vague en moi, mais je sens quelque chose étrange dans cette rencontre qui n’était pas juste une simple coïncidence de la vie, et soudain, un lointain souvenir de 1952 revient avec un goût amer, et j’accepte sans hésitation avec le silence du tonnerre.

Le jour J est venu, c’est un dimanche après-midi, tout le camp est en fête avec un barbecue offert en plein air. On a choisi pour ring le petit carré en ciment qui sert de stationnement quotidien à la Jeep du Colonel Wimberley, Chef de la base. Après le son strident du sifflet de Joe Dazuta, un 5ème Dan de Karaté entraineur militaire du camp qui se porte volontaire comme arbitre, Frank commence la danse habituelle des boxeurs. Il sautille à droite et à gauche, lançant des « Jabs » rapides et provocateurs. À chaque fois, comme réponse, je lève mon genou qui le freine dans son élan. Autour de nous, les hurlements et les sifflements de centaines de GI deviennent un brouhaha qui nous enivrent et qui monte le sang aux tempes. Cependant, je ne peux négliger la masse d’une centaine de kilos de tendons et de muscles de mon adversaire, avec ses gros yeux saillis de veines rouges. Le premier round se termine dans un chaos incroyable de cris et de bousculades et aussi, de déception. En effet, Frank a essayé seulement 4 attaques de sondage à l’extérieur de l’espace mortel, et de mon côté, j’ai donné deux coups de pieds, de côté et circulaire, assez forts afin de garder l’adversaire à distance, le temps d’évaluer mieux sa force, sa solidité et son agilité. Le deuxième round répète le même scenario, aucun des adversaires ne veut s’aventurer trop loin et prendre des risques. À la fin, excité et bousculé par les huées, Frank se lance à l’attaque comme un taureau enragé, avec une ruade de coups rapides, forts, et bien enchainés. Un swing puissant touche mon épaule et me projette en arrière contre la Jeep stationnée à côté de l’aire de combat ce qui me permet d’avoir un appui solide pour stopper net Frank dans son élan dangereux et téméraire par un très puissant coup de pied de côté au bas ventre, accompagné instantanément par un autre circulaire à la tempe. Frank est sonné et reste debout en cavalier, le corps penché en avant, ce qui me permet de sauter sur son genou pour asséner d’en haut un coup de pied de toute ma force à sa nuque. Il chancelle dans son recul et tombe au sol sur ses fesses, mais immédiatement après, il fait quelques hochements de tête pour se débarrasser de l’étourdissement, et se lève en levant haut ses bras pour calmer la foule agitée qui déferle sur le ring, et aussi pour rassurer tout le monde de sa capacité à continuer le duel. C’est incroyable, sa force et sa capacité d’encaisser, aux endroits mortels du corps, des coups qui brisent du béton. Frank est une bête sauvage et surhumaine.

À ce moment précis, ses amis font apparition sur la scène pour arrêter le challenge en prétendant que les deux styles de combat sont trop différents, et défavorisent totalement Frank ; ils prononcent un match nul pour les deux côtés.

Après la défaite de 1949 devant l’armée rouge de Mao Tsé Toung, une grande partie des maitres en Kung Fu cherche refuge au Vietnam, et parmi eux se trouvent de grands personnages de différentes Écoles d’Arts Martiaux Traditionnels en Chine.

En 1969, Cholon, le plus grand quartier chinois au monde avec ses 3 millions d’habitants est aussi un lieu connu des ‘’dragons cachés et des tigres couchés’’.

C’est dans ce contexte politico culturel que je rencontre maître Ho Hai Long. L’efficacité de son style de combat rapproché m’intéresse et sa capacité surprenante à recevoir des coups me surprend aussi, en dépit de sa petite taille de 1,52m. Il enseigne le Wing Chun, un style inconnu à l’époque.

C’est seulement à la mort de Bruce Lee en 1973 que le monde a connu l’émergence des écoles Wing Chun sur la scène internationale. Partout on parle du Wing Chun, et tout le monde est adepte du Wing Chun.

C’est amusant car il est devenu une « nationalité » de tous les habitants de Hong Kong !

Après 3 ans de pratique assidue de la ‘’Petite Idée’’, ‘’des mains collantes’’ et du ‘’Chi Kung des 5 animaux’’, j’ai senti un grand courant d’énergie circuler en permanence dans mon corps solide, et des démangeaisons dans mes poing puissants, car le Wing Chun a ajouté à mes techniques acquises, et elles sont devenues réellement redoutables.

Elles me sauveront la vie deux ans plus tard !

A suivre ……

 

Grand Maître Nam Anh, Montréal le 29 Juin 2016

 

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