Le bon et le méchant

Récit

C'était en 1935, dans la région montagneuse de Lai Chau, à la frontière sino-vietnamienne, sous le toit croulant d'une maison de terre battue, vraisemblablement abandonnée. Nguyen Te Cong, impassible, prit le temps de boucler le dernier bouton de son habit de mission nocturne avant de s'adresser à l'intrus:
- Comment m'as-tu retracé?

Nguyen Minh, sans répondre à la question:
- Le Grand Maître exige que tu retournes au Temple afin de justifier tes actes auprès de lui. La rumeur parcoure les fleuves et les lacs (1) que tu commets des tueries et que ton bâton, cadeau qu'il t'avait offert à la cérémonie de descente de la Montagne, a maintenant tourné au rouge sanglant. Mon frère, tu as gravement enfreint l'enseignement de Bouddha et terni l'image du Temple du Diamant!

Te Cong éclata de rire, les sons rauques et résonnants ébranlant la forêt noire et épaisse de l'heure tardive:
- Mon sage petit frère, aux domaines des "forêts vertes de brigands", même les portes templières doivent être bien fermées. Je suis d'autant plus mandaté du Ciel pour la promotion de la Voie: "aider les pauvres et sauver ceux qui sont en danger". Où est mon erreur? Montre-moi parmi les cadavres que j'ai laissés derrière, lesquels ne sont pas de méchants seigneurs des terres, lesquels ne sont pas des mandarins corrompus.

- La Voie du Ciel, rappela Nguyen Minh, préconise l'instinct de survie et, de plus, la nature humaine est bonne à l'origine. Pourquoi, mon grand frère, ne leur as-tu pas accordé une dernière chance conformément à ces principes? Tandis que le bon et le méchant résident en chacun de nous, il s'avère bien difficile de distinguer le bien du mal tant que l'on reste mortel, avec des yeux de chair, et que l'on agit selon ses faibles émotions. Par conséquent, les mesures extrêmes ne sont pas toujours les meilleures ni même indispensables.

Te Cong raccrocha ses doubles couteaux au mur, derrière un rideau de bouts de rotin sectionnés. Il poussa un long soupir:
- Eh bien! Voilà, par respect du Grand Maître et en prenant en considération tes sages propos...

Enjambant le seuil de son abri provisoire, il prit la main de Nguyen Minh et l'invita:
- Viens avec moi, mon petit frère, tu vas comprendre que dans un beau jardin, il n'y a pas de place pour les herbes folles.

C'était en plein été, l'air était pourtant très froid. Sur les feuilles brillaient des gouttelettes d'eau sous le clair de lune.

Quelques heures plus tard, dans un endroit reculé au fond de cette forêt vierge, Te Cong affronta son ennemi et, pour la première fois, décida de lui laisser la vie sauve, ce qu'il faillit regretter neuf ans plus tard...

 

Grand Maître Nam Anh, 1999

 

(1) Les fleuves et les lacs: Le monde régi par la loi du ciel. Les hors-la-loi et les héros qui y habitent ne sont donc pas soumis aux lois gouvernementales.

Partagez cette histoire