Le Wing Chun et les 5 animaux

Récit

Le bouddhisme, le temple de Shaolin et le kung fu.

 

Le Wing Chun traditionnel comprend l’apprentissage des chorégraphies des 5 animaux dans la formation soit le tigre, le léopard, la grue, le dragon et le serpent. Or ellecelles-ci sont absentes de la majorité des écoles actuelles. Pourquoi cette distinction dans un même style d’art martial ? C’est précisément l’objet de cet article.

 

Pour répondre à cette question il est indispensable de connaître quelques jalons clefs de l’évolution du bouddhisme en Chine puisque c’est ce courant de pensée philosophique qui a donné naissance au kung fu.

 

C’est en raison de l’engouement de la dynastie Han pour le bouddhisme que cette philosophie fut introduite en Chine vers le Iier siècle de notre ère.

 

En 495 fut érigé le premier temple de Shaolin sous l’ordre de l’Empereur Wei afin d’accueillir un grand prêtre indien du nom de Ba Tuo aussi connu sous le pseudonyme de « Happy Bouddha »[1]

 

À partir du IIème siècle, plusieurs traductions en chinois de textes bouddhiques d’une grande qualité firent progressivement leur apparition, contribuant ainsi largement à leur diffusion. Par ailleurs la route de la soie, véritable autoroute commerciale et culturelle qui traversait toute l’Asie centrale fut un grand véhicule de transmission. Plusieurs temples bouddhistes s’étaient établis sur ce grand passage.[2]

 

C’est à cette époque que le célèbre moine Bodhidharma (v. 470- v. 543)[3] s’installa au monastère de Shaolin pour y enseigner le bouddhisme chan (aussi appelé zen). Constatant le piètre état de santé des moines, il décida de s’isoler dans une grotte pour

une période de 9 ans de méditation. Au terme de celle-ci il laissa en héritage 3 livres qui traitent de 3 aspects du corps humain selon la conception orientale: le corps physique abordé dans « Le livre de la transformation des muscles et des tendons », le corps énergétique dans « le livre du lavement de la moelle », et le corps mental qui concerne le travail spirituel. Ces ouvrages constituent la plus ancienne preuve de l’existence d’un système de connaissance structuré et complet dans le domaine des arts martiaux en Chine.

 

S’inspirant des 3 livres de Boddhidharma laissés en héritage ,les moines par une pratique assidue, perfectionnèrent l’art du combat donnant ainsi naissance au Kung Fu qui devint la quintessence des arts martiaux.

 

 

Entre le VI et le VIIIème siècle, grâce à une réunification amorcée par les Sui (581-618) puis poursuivie par les Tang (618-907), la Chine a alors profité d’une période de prospérité. Dans un climat d’unité retrouvée le bouddhisme a connu son âge d’or (500 - 850)  Les moines avaient contribué à l’avènement de la dynastie Tang en permettant à l’Empereur Li Shimin, aussi connu sous le nom de Tai Tsung, de subjuguer le général Wang Schichong. En guise de reconnaissance le nouvel Empereur donna de vastes terres au monastère et lui accorda la permission de lever une armée. Au fil du temps le temple acquis une grande renommée et figura parmi les grandes institutions d’enseignement avec une formation de haut calibre destinée à l’élite chinoise. Ainsi plusieurs personnages importants de la société chinoise tels des généraux et grands mandarins furent formés dans ce temple. Même des membres de dynasties impériales furent éduqués par les moines. En défendant les pauvres contre l’abus de certains potentats  et brigands d’autres ressortissants de Shaolin devinrent de véritables légendes en raison de leur rôle de justicier errants.

 

Quelques mots sur le temple de Shaolin en raison de son importance dans l’histoire des arts martiaux.

 

Détruit et reconstruit à plusieurs reprises selon les querelles d’influences politiques ou philosophiques, le fameux temple et ses succursales étaient situés dans des lieux isolés et difficilement accessibles fournissant ainsi des lieux propices à l’étude, au recueillement, à la méditation et l’avancement spirituel.

 

La formation exhaustive incluait notamment la philosophie, l'histoire, les mathématiques, la géomancie, la médecine et bien sûr les arts martiaux.

 

La Tour du Savoir jouait le rôle de bibliothèque et archivage des connaissances accumulées. La Tour renfermait des livres rares, des documents codés et secrets. Seules les personnes autorisées et de haut niveau pouvaient y accéder.

 

La structure hiérarchique du temple comprenait 3 conseils composés de 9 membres: le conseil suprême, le conseil dirigeant et le conseil disciplinaire. Les fonctions de protection de la Voie incluaient l’académie Tamo et disciplinaire alors que les fonctions de promotion de la Voie étaient assurées par les Académie Arhat, du Vent et du Feu, et judiciaire.[4]

 

La formation complète pouvait durer jusqu’à 30 ans mais ce n’était cependant pas le cas de tous et certain quittaient après une formation d’une plus courte durée.

 

Au terme de la formation, les moines étaient orientés vers des fonctions compatibles avec leur formation, leur personnalité et leurs talents.

 

Afin de s’assurer que les moines sortant possédaient un niveau de formation adéquat permettant de faire face aux éventualités de la vie en société ils devaient réussir un examen composé de 3 tests.

 

Le premier test consistait en une série d’énigmes confirmant une compréhension philosophique adéquate.

 

Le second mesurait les capacités martiales où le candidat devait passer à travers une chambre noire parsemée de mannequins automates bougeant de façon aléatoire.

 

Le dernier test consistait à soulever un gros chaudron chauffé par des charbons ardents.Un dragon et un tigre marquaient au fer rouge les avant bras de celui qui passait cette épreuve finale avec succès.

 

Ainsi on pouvait reconnaître un authentique moine de Shaolin par les points brûlés sur la tête, le dragon et le tigre sur les avant bras et la maîtrises des techniques de combats des 5 animaux, signature du Shaolin kung fu.

 

Beaucoup plus que de simples techniques physiques de combat sans armes, les 5 animaux étaient associés aux 5 éléments de même qu’à des qualités spécifiques en lien avec chaque animal. La pratique de ces chorégraphies visait non seulement le développement harmonieux de la personne, elle bonifiait aussi les aspects psychologiques et les habiletés dans la gestion des relations humaines et la résolution de problèmes, la planification ou le développement de stratégies efficaces. À titre indicatif le tigre développait le courage, le léopard la sagacité, la grue la maîtrise de soi, le dragon la fermeté et le serpent la diplomatie. À des niveaux plus avancés les 5 animaux pouvaient inculquer d’autres enseignements aux pratiquants de haut calibre.

 

Après cet aperçu général de Shaolin il est plus aisé de comprendre pourquoi il fut un grand centre de formation.

 

Formé par un moine bouddhiste, le chef des turbans rouges fut le fondateur de la dynastie des Ming (1368-1644) Sous les Ming, le temple de Shaolin bénéficia d’un appui considérable des autorités impériales.[5]

 

Lors du renversement des Ming par les Qing (1644-1912), le temple joua un rôle actif dans la rébellion contre la nouvelle dynastie au pouvoir. L’Empereur Qianlong exaspéré décida détruire le temple. Clin d’oeil ironique de l’histoire puisque celui-ci avait suivi une formation rigoureuse dans un temple, ce qui expliquait ses grandes compétences martiales. Seul 5 moines dits « Les cinq invincibles »[6] échappèrent au massacre. Ils durent fuir et s’éparpiller. Désormais hors la loi, ils devinrent des fugitifs et vécurent dans la clandestinité. Ils jurèrent de garder et transmettre l’art de Shaolin et de poursuivre leur lutte contre les Qing afin de restaurer les Ming.

 

Assimilée à la résistance contre les Qing, la pratique des arts martiaux fut interdite. Passible de la peine de mort, les pratiquants de kung fu devaient se montrer très prudents. C’est pourquoi le disciple n’avait pas le droit de divulguer le nom de son maître. Désormais le kung fu de Shaolin serait transmis secrètement à des disciples triés sur le volet qui désiraient poursuivre la lutte contre les envahisseurs mandchous. Par ailleurs, le besoin de nouveaux guerriers pour alimenter la rébellion nécessitait une formation plus rapide. C’est dans ce contexte d’urgence de guerre et de clandestinité que se développèrent les nouveaux styles de combat après Shaolin.

 

La bonzesse Ng Mui, et la naissance de nouveaux style de kung fu

 

La bonzesse Ng Mui (Ung Mui), une des cinq survivants lors de la destruction du temple Shaolin prit la fuite vers le sud de la Chine. Elle rencontra 3 jeunes filles en pleine adolescence qu’elle adopta comme disciple soit Fong Wing Chun, Fan Wing Chun et Yim Wing Chun. Elles passèrent quelques années sous sa tutelle pour apprendre des techniques de combat.

 

Par ailleurs 2 des 5 invincibles soit Pak Mei et Jee Shim Shee s’affrontèrent et ce dernier y trouva la mort. Or deux de ses disciples qui avaient appris le kung fu dans les temples et désormais sans grand maître épousèrent 2 des disciples de Ng Mui. Leung Bok Chau épousa Yim Wing Chun et poursuivit la tradition martiale de son épouse. Quand à son frère de kung fu, Hung-Hei-Kwan, il épousa une autre disciple de Ng Mui et fonda le style Hong Gar.

 

Hung-Hei-Kwan en gardant les postures imitant les cinq animaux classiques du Shaolin, combina les techniques douces et fluides de la grue blanche que sa femme pratiquait avec les mouvements secs et puissants du tigre du temple Shaolin créant ainsi la forme célèbre du tigre et de la grue de l'École Shaolin Hung Gar.

 

Cette branche a eu une importante implication dans la lutte Indépendantiste anti impérialiste. Certains de ses pratiquants ont appartenu à plusieurs mouvements révolutionnaires tels que les drapeaux noirs, les sociétés des poings justes et harmonieux, des troupes d'opéra et d'autres groupes. Ainsi, des Grands personnages de cette lignée ont marqué l'histoire comme Liu Yongfu, Wong Ki Yee et Wong Fei Hung (père/fils)

 

L'apparition de l'école Wing Chun [7]

 

Au point de départ, la lignée Wing Chun comporte 2 lignages: celui du sang incarné par Wong Wah Ba 3ème Grand Maître dirigeant, neveu de Ng Mui et celui des 3 disciples formées par Ng Mui soit Fong Wing Chun Grand Maître dirigeante de l’École Pak Hok  Wing Chun, de Yim Win Chun 1ère Grand Maître fondatrice de l’École orthodoxe Wing Chun et de son époux Leung Bok Chau et 2ème Grand Maître dirigeant de l’École Wing Chun.

 

La lignée par le sang de Wong Wah Ba et la lignée par alliance de Leung Bok Chau remplissaient des missions de nature très différente mais complémentaires dans l’atteinte d’un objectif commun soit la transmission du savoir de Shaolin et la lutte contre les Qing.

 

Wong Wah Ba était un guerrier de plume c’est-à-dire quelqu’un chargé de l’espionnage et des assassinats. Ce type de mission nécessitait de grandes habilités de planification et une grande agilité pour voler sur les toits. Cette branche a à son actif plusieurs assassinats de hauts dignitaires Quing. La formation de ces combattants a été plus clandestine, plus secrète et dans des lieux très reculés, très difficilement accessibles. Les 5 animaux sont une partie intégrale de la formation. Le Grand Maître Nguyen Minh qui a enseigné le Wing Chun au Grand Maître Nam Anh provient de cette lignée car l’Académie Ching Whoo de Cholon au Vietnam a abrité plusieurs grands maîtres de kung fu qui furent forcés de quitter la Chine.

 

La branche Leung avait pour mission d’identifier, de recruter et de former rapidement des guerriers efficaces pour poursuivre la résistance contre les Qing. Il s’agit des guerriers de montagne, soit ceux que l’on retrouve dans les armées et qui sont dotés d’une grande force.

 

Afin d’accomplir sa mission le Grand Maître Leung Yee Thai formé par Leung Bok Chau eut la brillante idée former une troupe de théâtre et d’opéra et de voyager de ville en ville sous la couverture de la « La Red Boat Opera Company »

 

Ce subterfuge permettait aux membres de la troupe de continuer de pratiquer le kung fu sous forme de spectacle de théâtre et de provoquer les réactions des spectateurs, et de recruter des sympathisants. Faute de temps et d’espace le nouveau style se spécialisait dans les combats rapprochés, les attaques à la gorge et dans la ligne de centre. Par ailleurs ce mode de transmission était parfait pour l’accomplissement de missions éclairs contre le pouvoir.

 

Le Grand Maître Leung Yee Thai fut le dernier de la lignée Leung à pratiquer les 5 animaux, il ne transmit pas cette connaissance à son disciple Leung Jan qui oeuvra longtemps dans la troupe d’opéra.

 

C’est à ce moment que cette branche du Wing Chun a cessé la pratique des 5 animaux. C’est de cette lignée que provient Yip Man, Bruce Lee, Leung Ting et William Chung.

 

Ainsi la lignée, le type de mission et les lieux de pratique expliquent la différence entre les styles de Wing Chun.

 

 

Par:

 

Nam Ngu (Pierre François Flores

Ceinture rouge 4ième Dan

 

Malcolm St-Pierre

Ceinture rouge

 

 

Montréal, 14 juin 2018

 

Version no. 1

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Yang Jwing-Ming « Chi-kung de Da Mo: les secrets de la jeunesse » Ed. Noisy-sur-École, Budo éditions, 2009, 347 pages. Voir le chapitre 2 pp. 50-71

[2] Grosrey Alain, « Le Grand Livre du Bouddhisme » Éd. Albin Michel, 2007, 944p.Voir pp.276-278

[3] Voir l’article « Le fondateur du bouddhisme Chan en Chine » sur le site shaolinwingchun.com

[4] Voir annexe 1

[5] Voir l’article « L’exode des Grands Maîtres du kung fu » dans le site shaolinwingchun.com

[6] Il s’agit de: Mieu Hien, Ng Mui, Jee Shim Shee, Phung Dao Duc et Pak Mei. Voir l’annexe  2 pour une meilleure compréhension de la filiation des descendants de Shaolin et du Wing Chun.

[7] Voir en annexe « Arbre généalogique de l’École Wing Chun »

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