Un combat dans la guerre : Le chef mafieux confronté à un Grand Combattant

Récit

Après l'incident du pont Lugou (Marco Polo - Le Cau Kieu) le 9 Juillet 1937, l'armée japonaise dominait toutes les provinces du Hunan, Hua Dong jusqu'à Hu Bei, contrôlant même Pékin et causant une profonde dissidence entre le gouvernement de la République de Chine et l'armée de Kuo Ming Tang.

Tandis que les Japonais et leurs collaborateurs gardaient leur position, les résistants suivaient Tchang Kai Tchek à Tchung King pour tenter de former le nouveau gouvernement, combattant à la fois l'armée japonaise et les communistes.

Fidèle à Tchang Kai Tchek, Du Yueh Seng, alors général de brigade et conseiller du gouvernement, quitta Shanghai pour Tchung King, Quartier Général de la province Si Chuan. À cette époque, Du Yueh Seng jouissait d’une réputation de ''mécène généreux'', étant à la tête d'un certain nombre d'organisations caritatives et d'assistance sociale créées par le Kuo Ming Tang dans la région du Tchung King en vue de ''polir l'image et gagner le soutien de la population''.

Suite à ces opérations de charme et avec l'accord de Tchang Kai Tchek, Du continuait sans cesse d'établir de nouvelles lignes de trafic d'opium afin de financer les besoins du gouvernement de Tchang.

Avec l'organisation et l'assistance technique de Du, la forte majorité de l'armée dans les provinces contrôlées par le Kuo Ming Tang participait au trafic d'opium. Plusieurs unités militaires n'avaient qu'une seule tâche : récolter l'opium brut dans les montagnes et les forêts des régions éloignées à l'ouest et au sud de la Chine, matière première dans la production d'héroïne. Des chimistes compétents originaires de Chiu Chow suivaient également le Patron Du Yueh Seng à Xi Chuan, poursuivant ainsi la production d'héroïne. Du collectait alors la totalité et l'envoyait à Shanghai, Hong Kong, et de là, l'exportait aux États-Unis.

Pendant que la discorde et l'affrontement persistaient entre Kuo Ming Tang et Communistes, l'armée japonaise s'emparait rapidement du contrôle du centre du territoire chinois. Au mois de Juin 1938, les Japonais occupaient toute la région de Hua Dong et Hua Bei, menaçant en même temps Hua Tchong et Hua Nan.

En pleine guerre, le fleuve Jaune subit une terrible inondation qui força le Kuo Ming Tang et les communistes à mettre de côté leurs conflits afin d'apporter les secours et l'assistance nécessaire aux sinistrés. Cependant leurs actions ne pouvaient suffire et, profitant de cette situation, les Japonais intensifièrent leurs opérations militaires pour s'emparer des grandes villes telles que Cheng Chow (He Nan), Wu Han (Hua Bei), Nan Chang (Chiang Hsi) et Tchang Sha (Hu Nan). De là, ils purent facilement encercler et anéantir le Quartier Général Tchung King (Xi Chuan), siège du gouvernement résistant.

En vue de parer l'avancée déferlante des Japonais, Tchang Kai Tchek commit une erreur fatale qui mena à une grande catastrophe. Les 5 et 7 Juin 1938, il fît exploser deux portions de la digue sud du fleuve Jaune à Hua Yuan Kou près de la ville Cheng Chow (He Nan) dans l'espoir que le grand déluge arrêterait l'avancée japonaise. L'embouchure du fleuve Jaune fût déplacée à des centaines de kilomètres au sud inondant des dizaines de milliers de kilomètres carrés composés de villages, hameaux et terres agricoles du He Nan, An Hui et Jiang Su. Tout était balayé, laissant sans abris des dizaines de millions de personnes victimes de la famine dont près de 800,000 disparues ou noyées.

Mettant de côté la résistance contre les Japonais et la lutte envers les communistes, Tchang Kai Tchek mobilisa presque la totalité de son armée pour secourir la population. C'est à travers cette situation critique que la cruauté et l'ignoble caractère de Du Yueh Seng se révéla entièrement.

Il détourna toutes les ressources de la Croix Rouge et d'autres unités de l'armée afin de les utiliser dans ses opérations de traffic d'opium et d'héroïne au détriment de la population sinistrée qu'il abandonna à elle-même sans lui apporter aucune aide ni secours. Ne se souciant nullement de la misère, de la famine et de la souffrance de la population de l'Est, profitant de l'état d'urgence, Du réquisitionna les moyens de sauvetage de l'armée pour transporter l'opium et même l'héroïne des provinces du sud-ouest à Shanghai, évitant ainsi contrôles ou arrestations.

Hoang Tuong Phong (Huang Tseung Fung), un général du Kuo Ming Tang dans le groupe armé Yun Nan sous le commandement de Lu Han qui avait rejoint Wu Han pour combattre avec les communistes contre les Japonais, était à la tête de la mission de secours aux sinistrés. Indigné de voir des soldats indifférents face à la misère du peuple, il rejeta catégoriquement toute réquisition venant de Du et ordonna à ses unités de tout faire pour secourir le peuple avant que la digue ne soit restaurée et que l'inondation se soit retirée.

Il interdit aux soldats d'exécuter toute autre mission quelle que soit la provenance de l'ordre. Le commandant de l'unité qui violerait cette consigne serait fusillé sur place. Hoang Tuong Phong disait : "l'armée doit secourir la population, elle ne peut absolument pas être un groupe de bandits qui nuisent au peuple!"

Ce refus d'obéissance par un commandant de division locale avec peu de pouvoir rendit Du Yueh Seng fou furieux. En réalité, Du ne commandait aucune unité militaire. Il s'appuyait essentiellement sur Tchang Kai Tchek pour se considérer comme un seigneur pouvant donner des ordres à n'importe quel général. Du vînt en personne au quartier général de Huang et, pointant du doigt Huang, râla: " Ceci est l'idée du maréchal Tchang et vous avez osé désobéir à ses ordres ! Vous voulez vous rebeller ? " Étant un grand expert de l'École Wing Chun, Huang Tseung Fung n'était pas homme à être facilement intimidé. Il cria au visage de Du : "Que le maréchal Tchang lui-même me donne ses ordres ! Ce n'est pas votre rôle de le faire à sa place. S'il n'y a pas autre chose, veuillez sortir, nous sommes très occupés".

Réagissant à ces propos, les lieutenants de Du se ruèrent, pistolet en main. En un éclair, l'épée de Huang Tseung Fung était déjà placée à la gorge de Du Yueh Seng et, à ses ordres, ses soldats désarmèrent les lieutenants de Du pour ensuite les enfermer.

Tchang Kai Tchek connaissant le caractère du loyal et patriotique Huang et savait que ce dernier ne cèderait pas devant le pouvoir de Du. Il décida donc d'intervenir. Pour des raisons politiques Huang fut obligé de laisser tomber l'affaire, sauvant ainsi la face du pseudo général brigand !

Informations complémentaires pour les lecteurs épris d'art martiaux.

Huang Tseung Fung, né en 1884, avait 4 ans de plus que Du Yueh Seng. Il était le petit-fils paternel du Grand-Maître Hoang Hoa Bao (Huang Hua Bo), lui-même neveu de Hoang Hoa Tieu Mai (Huang Hua Xiu Mui) alias la Bonzesse Ng Mui qui fût une des 5 invincibles à échapper à la destruction du temple Shaolin en 1793 lors de la campagne de Qianlung sous la dynastie des Ching. Les 4 autres étaient le bonze Chi Thien (Tchi Tsin), Phung Dao Duc (Fung Do Tak), Mieu Hien (Miao Hsin) et Bach Mi (Pak Mee). Ils furent également fondateurs de 4 grandes Écoles d'arts martiaux chinois qui ont acquis ultérieurement un grand prestige. (Histoires que je pourrai raconter aux amis lecteurs si l'occasion et la motivation se rencontrent.)

Lors de sa fuite et poursuivant toujours la résistance contre les Ching, Ng Mui, après des recherches approfondies, changea le principe de base "long trajet" du Shaolin en celui du "pont court" qui convenait mieux aux situations de combats dans un espace limité. Elle a créé de nouvelles techniques en mettant l'accent sur le "Xung" (effets consécutifs et enchaînés grâce aux facteurs interactifs dont la vitesse est prédominante) et le "Chi" (maîtrise des centres énergétiques du corps humain) remplaçant ainsi les principes d'application du "Kinh" (Jing - force frappante) et "l'Élan" (longue distance pour délivrer la force) dans le système Shaolin.

Elle a ensuite transmis toutes ses connaissances à Nghiem Vinh Xuan (Yim Wing Chun), fille d'un vendeur de tofu. C'est ainsi qu'elle devint plus tard une grande experte inégalée. Yim Wing Chun a progressivement restructuré et perfectionné le chemin de la formation selon la chaîne des étapes : "Cinq Formes d'animaux sacrés - les Trois Éveils - les Huit Portes". Ainsi fondant la prestigieuse et renommée École Wing Chun. Son nom, le mot "Vinh", se compose du caractère "Vinh" et "Ngon" (paroles), signifie "Louanges au Printemps". Dû à la prononciation vietnamienne, notamment celle des nordiques, ce mot est prononcé "Vinh" Xuân et ne comporte ni le caratère "paroles" ni le caractère "bouche" et signifie "l'Éternel Printemps". En résumé, la toute première Fondatrice du Wing Chun est Hoang Hoa Tieu Mai (la Bonzesse Ng Mui).

Yim Wing Chun et son époux, qui devînt son premier disciple, ont ensuite enseigné toute la quintessence de ce nouveau style aux deux disciples héritiers participant au mouvement anti-Ching: Luong Nhi Ty (Liang Yee Chi) et Hoang Hoa Bao (Huang Hua Bo), le dernier étant le grand-père paternel de Huang Tseung Fung. Le fils et petit-fils de Liang Yee Chi, soit Leung Jan et Leung Bik, sont devenus également héritiers et ont développé le Wing Chun à Hong Kong. Leung Bik était le Maître du Grand-Maître Diep Van (Ip Man), Maître de Bruce Lee (pour de plus amples informations les intéressés consulteront Internet avec profit).

Dans son enfance, Huang Tseung Fung était très chétif, souvent malade et régurgitait la moindre bouchée de viande. Sa famille le confia au Temple du Diamant (Kim Cuong Tu) à Fushan - Canton alors qu'il n'avait que 6 ans. Le Vénérable Vien Hanh (Yuan Hsin) lui attribua le nom religieux de Nguyen Minh (Yuen Ming) signifiant "l'éclairé originel". Après le décès du Vénérable Yuan Hsin il est devenu disciple du Bonze Supérieur, le Grand-Maître Giac Hai (dont le nom était Pho Ba Quyen - Fo Ba Chuan, ancien officier judiciaire au temps des Ching en retraite).

Après 18 ans de vie religieuse et de formation rigoureuse en Wing Chun, Nguyen Minh atteignît le niveau le plus avancé. À l'automne 1908, il entreprît la cérémonie de la descente de la montagne et reçût l'épée de commandement du Grand-Maître Giac Hai qui lui conseilla de quitter le Temple pour "s'intégrer dans la vie sociale et appliquer ses connaissances et son talent pour aider les gens en détresse, car telle est la Voie du coeur".

Suivant la Révolution Tan Hoi en 1911, il se porta volontaire dans l'armée et monta au grade de général du Kuo Ming Tang sous le commandement de Lu Han à Yun Nan. Il suivît le Front Commun Kuo Ming Tang - Communistes pour lutter farouchement contre les Japonais. Plusieurs de ses exploits militaires devinrent légendaires.

En 1945, Huang Tseung Fung était un des généraux commandant le huitième groupe d'armée du général Lu Han qui venait au Viet Nam pour désarmer les Japonais. Lorsque le Kuo Ming Tang fût vaincu par le Parti Communiste Chinois, il ne suivit pas Tchang Kai Tchek à Taiwan car il avait suivi le groupe d'armée dissident de Yun Nan. Quittant la carrière militaire, il s'installa au Viet Nam avec sa famille, renonçant en même temps à tous ses objectifs politiques. Il ouvrit un garage appelé Wing Fong (Huynh Phong) à Saigon, au carrefour Hung Vuong - Vuon Lai (actuellement Hung Vuong - Le Hong Phong).

Bien que Disciple Héritier de l'École Fu San Wing Chun, le Grand-Maître Yuen Ming appliqua le principe de respect du Karma dans les arts martiaux. Il n'ouvrît pas d'école et n'enseigna à personne. Pendant des dizaines d'années, il mena une vie paisible, connu comme un bon patron de garage, n'ayant aucun lien avec les combats sanglants de la sphère martiale. Et pourtant le Karma lui avait réservé, à la fin, un disciple héritier exceptionnel.

Cet éminent héritier était Phan Bao Thach, qui, lui aussi, était déjà un Maître réputé dans plusieurs styles d'arts martiaux. Dès sa plus tendre enfance, il apprît le style Shaolin de son grand-père maternel, un Maître à Nam Dinh (Nord du Viet Nam). Venant au sud en 1957, il entreprît l'étude du Wu Tang avec le Grand-Maître chinois Quang The Minh (Kwan Sai Ming). Dix ans plus tard, il pût perfectionner sa formation avancée en Wu Tang avec le Grand-Maître Dirigeant Truong Tong Phu, descendant direct du fondateur légendaire Truong Tam Phong (Chang Xan Fung).

Fin d'année 1969, tout juste après la cérémonie de la descente de la montagne, Phan Bao Thach fût admis comme Disciple Héritier du Grand-Maître Ho Hai Long (disciple du Grand-Maître Nguyen Te Cong - Yuen Chai Kung, condisciple du Grand-Maître Huang Tseung Fung au Temple du Diamant) de l'École Wing Chun.

Après 1975, étant donné son expertise dans plusieurs styles d'arts martiaux, il assuma la responsabilité d'enseigner les arts martiaux dans le camp de détention Chi Hoa!

Le destin lui fît rencontrer le Grand-Maître Hang Van Giai (également un général renommé du Kuo Ming Tang s'installant au Viet Nam après l'évènement historique du 1-10-1949), déjà agé de 96 ans à l'époque. Touché par le comportement héroïque de Phan Bao Tach, le Grand-Maître Hang Van Giai lui a transmis toutes ses connaissances érudites en Phusiognomonie, Géomancie et Interprétation de la carte des Étoiles. Cependant, approchant les cent printemps mais toujours capable de percer une boîte de lait condensé avec son exploit "d'index d'acier", il refusa de lui enseigner le Wing Chun. Il le recommanda plutôt à son petit frère de l'École, le Grand-Maître Yuen Ming, alias le patron du garage Wing Fung.

À la suite de maintes épreuves, le Grand-Maître Yuen Ming admît Phan Bao Thach comme son Disciple Héritier de l'École Wing Chun du Temple du Diamant. Après 6 années de formations consécutives (1977-1983), il lui attribua le niveau de Grand-Maître, ceinture cinnabre 9e Dan, le nom martial Nam Anh ainsi que le nom bouddhique Minh Bao selon l'ordre de transmission de lignée Thuc-Vien-Giai-Nguyen-Minh.

Au nom du représentant du Temple du Diamant, le Grand-Maître Yuen Ming a officiellement nommé le Grand-Maître Nam Anh l'Héritier de la 6e génération et Dirigeant du Wing Chun Orthodoxe au Vietnam.

À sa venue à Montréal au Canada, le Grand-Maître Nam Anh a fondé la Fédération Internationale de Shaolin Wing Chun Nam Anh Kung Fu dont il est le Président. Il est le Maître de Pierre-François Flores, celui-même qui a reçu plusieurs défis retentissants en 2017, notamment une polémique interminable avec le champion américain d'origine vietnamienne Cung Le.

En 1985, le Grand-Maître Yuen Ming, alias le général Huang Tseung Fung, ennemi juré du chef mafieux Du Yueh Seng, quittait le Viet Nam pour Taiwan où il mena une vie religieuse dans un temple de la région du lac Sun Moon.

Il est décédé en 1998, âgé de 114 ans.

Références

Auteur : Lam Hong Nguyễn

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