Le doigt du diamand et le déclin du kung fu

Récit

Nous proposons ici un bref parcours historique sur le déclin des arts martiaux en Chine.

Les mouvements de révoltes sous les Qing au XVIII et XIXème siècle

L’âge d’or des arts martiaux chinois se situe probablement sous le règne de la dynastie Ming. Bien que certaines dynasties plus anciennes, telles les Tang (618-907 après JC) aient favorisé l’essor du bouddhisme, en accordant aux moines de Shaolin de vastes terres et la permission de lever une armée, il est vraisemblable de penser que c’est sous les Ming (1368-1644) que la renommée et l’influence des temples de Shaolin fut à son apogée. À cette époque les temples jouissaient d’une grande réputation et dispensaient une formation destinée à l’élite de la société ; plusieurs hauts mandarins, grands généraux, membres de la noblesse y recevaient leur formation.

Le renversement de la dynastie Ming par les Quing (1644-1912) marqua une rupture radicale dans l’évolution des arts martiaux.

Les mandchous, nouveaux maîtres de la Chine, étaient considérés comme des envahisseurs par les Écoles d’arts martiaux. Alliés au pouvoir impérial d’antan, les temples furent associés à un mouvement de résistance et de rébellion contre les nouveaux dirigeants. Exaspéré, l’Empereur Qianlong (1735-1796) ordonna la destruction du célèbre temple de Shaolin vers 1735 afin de mater le mouvement anti-Qing. L’anéantissement du temple et de plusieurs milliers de combattants provoqua l’éclatement des structures d’enseignement, modifiant drastiquement la position des institutions monastiques sur l’échiquier social.

Désormais fugitifs et hors la loi, plusieurs moines, pratiquants d’art martiaux, durent vivre dans la clandestinité ou s’exiler à l’extérieur de la Chine. La transmission du savoir devait désormais être secrète et dispensée auprès des personnes de confiance. L’incendie de la Tour du Savoir et la destruction de milliers d’ouvrages de haut niveau scella une perte de connaissances considérable. À titre d’exemple les artisans ont perdu le secret de la fabrication d’armes tranchantes et robustes comme il en existait autrefois.

Ainsi débuta le long et irréversible déclin des arts martiaux traditionnels.

Après Shaolin, le kung fu fut pour ainsi dire réinventé grâce au travail et la persévérance des 5 invincibles qui étaient hors du temple lors du massacre. D’autres experts qui vivaient dans la société contribuèrent également. De nouveaux styles apparurent : Pak Mei, Wing Chun, Hun Ga, Choy Lee Fut. D’ancienne Écoles assurèrent aussi une continuité dans la transmission comme le White Crane et le Wudang. Quoi qu’il en soit les modes de transmissions et de pratiques furent profondément transformés.

Dès lors enseigné clandestinement dans des sociétés secrètes les maîtres visaient la formation rapide des combattants afin de poursuivre la résistance contre les Qing. Ces guerriers clandestins menèrent une lutte sans merci pendant plus de 2 siècles contre les Qing dont le règne fut marqué de plusieurs révoltes : rébellion des Trois Feudataires (1673-1681), révolte du Lotus Blanc (1796-1803), soulèvement de l’Ordre Céleste (1811-1814), les 2 guerres de l’opium (1840-1842, 1856), révolte des Taiping (1850-1864). Finalement la guerre des Boxers (1898) impliqua plusieurs sociétés secrètes désignées sous le nom collectif de Poing de la justice et de la concorde.

Le XXème siècle

1- La chute des Qing

Le XXème siècle sera marqué par la chute de la dernière dynastie impériale de Chine en 1912 et, encore une fois, le milieu des arts martiaux y joua un rôle actif ! En effet c’est grâce au soutien des sociétés secrètes que Sun Yat Sen a pu créer la République de Chine le 1er janvier 1912.

Puis la Chine est plongée dans une longue période chaotique : virulentes luttes internes pour la prise de pouvoir par diverses factions : période des Seigneurs de la guerre (1916-1928), prise du pouvoir par Tchang Kaï-chek et le Kuomintang (1928), longue marche de Mao (1934-1935), invasion japonaise (1937-1945) et finalement prise définitive du pouvoir par les communistes et la création de la République Populaire de Chine (RPC) en 1949.

2- Création de la République Populaire de Chine

Il apparaît utile ici de citer un exemple percutant qui permettra de nous recentrer sur notre préoccupation principale soit l’identification des facteurs de déclin des arts martiaux traditionnels.

En 1945, Mao convoqua les meilleurs pratiquants d’arts martiaux sous prétexte de mettre leurs connaissances de combat au service du peuple chinois. Ainsi chacun devait démontrer sa compétence dans l’art du combat. Il demanda à chaque Maître une démonstration sur leur savoir-faire.

Il leur posa la question suivante :

- « Quelle est la technique la plus efficace et dangereuse pour tuer quelqu’un ? »

Un Maître fit alors la démonstration du « doigt de diamant » c’est-à-dire qu’il perça un trou dans un mur de ciment avec son index ! Mao demanda alors :
- « Combien de temps faut-il pour maîtriser cette technique ? »
- « Entre 5 et 8 ans »

Mao demanda alors à un de ses soldats de tirer sur le mur en béton avec son pistolet. Même résultat !

Mao voulait ainsi démontrer que le Kung Fu n’avait plus sa place dans un monde moderne. Il accentuait un déclin déjà bien amorcé. Le contact avec l’occident et l’introduction des armes à feu furent fatals aux arts martiaux. Mentionnons au passage que depuis la première guerre de l’opium, où l’armada britannique vainquit avec une certaine facilité une armée chinoise très supérieure en hommes, l’efficacité des arts martiaux était sérieusement questionnée. Il était désormais possible de former rapidement une armée avec les armements modernes sans avoir à recourir aux experts en kung fu. De plus, la longue résistance contre le pouvoir depuis plus de 2 siècles avait largement décimé les effectifs parmi ces combattants de l’ombre.

Dans la nouvelle RPC, le parti communiste chinois (PCC) était omnipotent. Il avait même plus de pouvoirs que l’Empereur au sein des familles. Les nombreuses campagnes de masse orchestrées par le PCC ont visé à légitimer des méthodes injustes et violentes afin d’abaisser les classes sociales au bénéfice d’une société dite égalitaire. C’est ainsi que plusieurs groupes sociaux susceptibles de résister furent éliminés les uns après les autres. L’État écarta tout mouvement qu’il considéra menaçant. Le PCC s’assura du soutien de la population par une propagande constante qui s’avéra un outil d’endoctrinement efficace. Manipulation idéologique et terreur firent ainsi bon ménage. Les récalcitrants qui n’étaient pas mis à mort étaient expédiés dans des camps de redressement ou de rééducation, euphémisme pour désigner des camps de travail forcé.

Le milieu du kung fu connait alors une nouvelle vague d’exode de ses pratiquants.

En raison des efforts consacrés dans les infrastructures et l’agriculture et de l’aide de l’URSS, la nouvelle RPC connut une croissance intéressante. Encouragé par ces résultats Mao décida d’accélérer l’industrialisation voulant ainsi rejoindre l’occident. Il imposa un grand bond en avant (GBA), véritable marche forcée vers le communisme, où 650 millions de chinois furent mobilisés dans une effort national intensif et d’une ampleur sans précédent. Le GBA se solda par une véritable catastrophe. Sécheresses, mauvaises récoltes, échec de l’industrialisation et baisse de la production firent en sorte qu’entre 20 et 30 millions d’habitants périrent de faim ou de malnutrition.

Malgré l’avis de ses proches conseillers Mao refusa de reconnaître la gravité de la situation. Il fut alors écarté du pouvoir en 1959 par les pragmatiques du PCC qui freinèrent cette marche forcée vers une société communiste. Ils firent preuve d’une plus grande souplesse afin de stimuler la croissance économique. (1960-1965)

3- La révolution culturelle (1966-1976)

Mao s’engagea alors dans une lutte de pouvoir afin de reprendre le contrôle du PCC. Dès 1962, grâce à son prestige et ses alliances au sein de l’armée, il organisa une contre-offensive qui donnera naissance à la révolution culturelle. La faction de Mao entreprit une vaste campagne de dénigrement au cours de laquelle il encouragea la critique contre la politique du parti. Grâce à cette opération ses principaux opposants furent limogés car ils passèrent pour une classe d’exploiteurs et de révisionnistes ; on leur imputa l’échec du GBA. C’est ainsi que Mao gagna cette lutte de pouvoir au sein du PCC en 1965.

Il ne s’agissait là que du prélude à la révolution culturelle. Le pire restait à venir !

Au cours de l’été 1966 des millions d’étudiants fanatisés répondirent à l’appel de leur président. Avec le support de l’armée, des enfants, des adolescents, des étudiants sont embrigadés au sein des Gardes rouges engagés dans une chasse aux sorcières qui permettra à Mao de débarrasser le régime des intellectuels, des riches, des fonctionnaires ou de tous les opposants.

En raison de son inexpérience, la jeunesse se laissa facilement endoctriner. Elle constituait le seul segment de la société ne connaissant pas les désillusions face aux aspirations égalitaires d’une société sans classe. Elle fut donc invitée à participer activement à la construction d’une société égalitaire. S’agissant d’une véritable hérésie idéologique motivée par la destruction de 4 vieilleries qui mineraient la bonne marche de la révolution : les idées, la culture, les coutumes et les habitudes ! On lance ainsi des enfants contre leurs parents, des étudiants contre leurs professeurs, des ouvriers contre leurs dirigeants.

Au nom de la lutte des classes, petit livre rouge en main, les Gardes rouges déferleront dans le pays pendant 2 ans. Ils sèmeront la terreur en massacrant, torturant, persécutant, assassinant arbitrairement des milliers de citoyens avec l’appui du pouvoir.

Afin d’éviter d’être maltraités les gens détruiront eux-mêmes des biens culturels de grande valeur !

Véritable défoulement collectif ils se livreront sans vergogne à tous les excès au point de devenir totalement incontrôlables. Song Yongyi rapporte que « des sites historiques, des reliques irremplaçables, des livres et des objets d’art furent systématiquement pillés, brûles, brisés sous prétexte de se débarrasser des 4 vieilleries»

En juillet 1968, Mao ordonnera la démobilisation des Gardes rouges par l’armée sous prétexte qu’ils ont échoué dans leur mission. En 1969 plus de 14 millions de ses membres les plus actifs seront expédiés dans des camps de travail à la campagne !

C’est dans le contexte de turbulence de la révolution culturelle que la pratique des arts martiaux traditionnels a été fortement découragée. Assimilé à la culture, une des 4 vieilleries qu’il fallait éliminer, le kung fu allait à l’encontre de l’idéologie collectiviste et sans classe. En effet ligne de transmission familiale, pratique individuelle, hiérarchisation dans la structure des écoles en raison du système de grade et de ceinture ne faisaient pas bon ménage avec le discours officiel. Bref les arts martiaux étaient considérés, encore une fois, comme subversifs !

Les écoles traditionnelles ont cédé la place à un enseignement par l’État par le biais de l’association chinoise de wushu. Son mandat consiste à réglementer l’enseignement, à élaborer des programmes pour les instructeurs et le classement. Gymnastique chinoise et formes standardisée en remplacement de l’enseignement traditionnel du kung fu confirment ainsi le profond déclin des arts martiaux sous la révolution culturelle avec l’abolition du système traditionnel de ceinturation et de transmission des connaissances martiales.

Situation actuelle

Dans les années 1990, le régime a connu certains assouplissements et les arts martiaux sont à nouveau considérés comme partie intégrale de la culture chinoise, à condition de respecter les limites fixées par l’État.

Toutefois au Vietnam l’histoire du communisme n’a pas connu de tels excès dans la mesure ou le peuple fut uni dans sa lutte pour l’indépendance. Par ailleurs le communisme chinois n’a pu assimiler la culture vietnamienne qui a su conserver son essence en dépit de l’influence du monde chinois. Cependant là aussi, on assiste à une certaine récupération politique des arts martiaux au profit du parti dirigeant par le biais de la pratique du Vovinam.

Aujourd’hui la puissance de la Chine n’est plus à démontrer et ses visées internationales dans le leadership mondial suscitent un questionnement légitime. Jusqu’où ira la Chine dans sa quête de domination du monde et de l’abolition des valeurs démocratiques ?

Maître Nan Ngu
Malcolm St-Pierre
Montréal, 14 avril 2020

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